Bulletin d'information en santé environnementale

  • Article

Transfert de connaissances en contexte d'intersectorialité : mobiliser les acteurs concernés par la prévention des cancers de la peau

Auteur(s): 

  • Marie-Christine Gervais
    M. Sc., conseillère scientifique, Institut national de santé publique du Québec

Contexte

Dans le Programme national de santé publique, on aborde l’action intersectorielle comme une stratégie indispensable pour améliorer la santé et le bien-être, notamment au regard de la promotion de la santé et de la prévention de nombreux problèmes qui requièrent l’engagement et la participation des acteurs de plusieurs secteurs d’activités (MSSS, 2008).

En octobre 2005, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) confiait à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) le mandat de mettre en place un Comité intersectoriel sur la prévention des cancers de la peau. La définition de l’intersectorialité sur laquelle la mise sur pied du Comité intersectoriel s’est appuyée est la suivante :

« Pratique d’acteurs de plus d’un secteur d’intervention qui se mobilisent et s’engagent en complémentarité d’action pour mettre à profit les compétences de chacune en vue de satisfaire d’un commun accord certains besoins clairement reconnus dans la communauté. » (Lebeau et coll., 1998).

L’enjeu devant la création de ce comité était de réunir des acteurs issus de la santé publique et en provenance d’autres secteurs d’activités tels que l’éducation, les services de loisirs, les services de garde, autour d’un objectif commun : la prévention des cancers de la peau. Ces organisations partenaires ont été choisies, pour la plupart, puisque leur clientèle était âgée entre 0 à 18 ans et qu’elle était fréquemment exposée au rayonnement ultraviolet (UV) dans le cadre de ses activités. L’encadré suivant présente la composition de ce comité, son mandat et ses objectifs.

COMITÉ INTERSECTORIEL SUR LA PRÉVENTION DES CANCERS DE LA PEAU

Le Comité intersectoriel sur la prévention des cancers de la peau est composé des organisations partenaires suivantes :

Représentants de la santé

Société canadienne du cancer, ministère de la Santé et des Services sociaux, Institut national de santé publique du Québec, Association des dermatologistes du Québec, Table de concertation nationale en santé publique.

Représentants des autres secteurs

Société de sauvetage, Association des garderies privées du Québec, Conseil québécois des Centres de la petite enfance, Association des éducateurs et des éducatrices en milieu familial, ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport, Association paritaire sectorielle (secteur affaires municipales).

Mandat du comité

Soutenir le développement de stratégies de réduction de l’exposition aux rayons ultraviolets de source naturelle et artificielle, plus particulièrement chez les jeunes de 0 à 18 ans et ce, par une approche concertée basée sur des interventions efficaces.

Objectifs du comité

  • Partager les connaissances sur les UV et les expériences portant sur les stratégies de réduction de l’exposition aux UV chez les 0-18 ans.
  • S’assurer d’une cohérence dans les stratégies d’intervention utilisées et les messages véhiculés à travers les différents milieux d’intervention.
  • Soutenir à un niveau national, régional et local l’implantation d’initiatives en prévention et en promotion de comportements sains face aux UV dans les différents secteurs et milieux d’intervention ciblés.

Les conditions de succès d’une table intersectorielle, rapportées par Lebeau et ses collaborateurs (1998), ont grandement inspiré l’approche de coordination préconisée avec les organisations membres :

« Les intérêts individuels et collectifs conditionnent la collaboration des différents secteurs (Saan, 1998; Fortin et al., 1994; OMS, 1984). Il faut qu’il y ait une valeur ajoutée par « l’enrichissement de chaque personne par l’apport des autres » (Orgogozo, 1991, p.150), c’est-à-dire un intérêt à s’échanger de l’information, à s’auto-former et à innover dans une production à long terme (Orgogozo, 1991). Pour que cet apport soit profitable, la certitude que les autres vous estiment et essaient de vous aider à remplir votre mission, exige de la confiance. Elle «se crée par la certitude que les efforts seront récompensés, que les erreurs seront traitées comme des erreurs et non comme des fautes, que les informations seront vraies et compréhensibles » (Orgogozo, 1991, p. 154). Chaque acteur doit avoir la liberté de s’exprimer et de prendre des initiatives, donc avoir une autonomie individuelle. Les moyens d’atteindre les objectifs poursuivis dans les limites de ses responsabilités doivent être respectés (Orgogozo, 1991). »

Dans un tel contexte, ce transfert des connaissances s’est décliné en deux grandes phases :

  • Une première phase consistait à convaincre les membres qui avaient accepté de siéger au sein du Comité intersectoriel du rôle qu’ils pouvaient jouer dans la démarche de prévention des cancers de la peau. Il s’agissait aussi de les habiliter à devenir des promoteurs de cette démarche auprès d’autres partenaires. Ainsi, des données scientifiques sur la problématique du rayonnement ultraviolet et sur les interventions efficaces de prévention des cancers de la peau ont été transmises sous la forme de présentations (conférences), ponctuées de discussions. Cette première phase comportait donc une large part de sensibilisation et de formation;
  • La deuxième phase en a été une d’appropriation mettant à profit les connaissances expérientielles des organisations partenaires. Même si les connaissances issues de la recherche faisaient toujours l’objet de la démarche de transfert, une plus grande place a été accordée à l’expertise développée par les acteurs dans leur pratique au fil des années.

Objectifs

Cet article prend la forme d’un retour d’expérience sur le transfert des connaissances dans un contexte de collaboration intersectorielle. Il s’articule autour de quatre grandes questions ou constats qui se sont avérés déterminants dans la compréhension de la dynamique de transfert à l’intérieur de ce comité. Voici les éléments portés à la réflexion :

  1. Quels sont les avantages, au regard du transfert des connaissances, de faire appel à des partenaires intersectoriels?
  2. Comment encourager une participation soutenue des partenaires à cette démarche de transfert des connaissances?
  3. L’importance et la pertinence d’engager un dialogue.
  4. Comment parvenir à l’appropriation du dossier par les partenaires intersectoriels?

À noter que ces éléments de réflexion traduisent la vision de la coordonnatrice du comité.

1. Quels sont les avantages, au regard du transfert des connaissances, de faire appel à des partenaires intersectoriels?

Bien que le défi d’une démarche intersectorielle soit grand, il y a nettement une valeur ajoutée à établir un mécanisme de collaboration formel avec des acteurs terrain pour répondre à des préoccupations de santé. En plus de permettre l’atteinte des objectifs de prévention, cette démarche intersectorielle permet entre autres :

  • D’apprendre à mieux connaître les autres secteurs d’activités, leur contexte, leurs attentes, l’importance qu’ils accordent aux enjeux de santé publique, etc. Cette compréhension peut être bénéfique dans le cadre d’autres dossiers de santé publique en lien avec ces mêmes secteurs d’activité;
  • De discuter de la problématique avec des gens qui n’ont pas de formation en santé publique, ce qui permet une vulgarisation des messages de prévention;
  • De transmettre des informations à des personnes influentes dans leur milieu afin qu’ils agissent comme leviers dans la démarche de prévention;
  • D’enrichir les connaissances des acteurs de santé publique impliqués dans la démarche par la construction d’une expertise pratique.

La mise en commun de toutes ces connaissances et expériences fait en sorte que les interventions développées en prévention des cancers de la peau soient davantage adaptées à la réalité terrain.

2. Comment encourager une participation soutenue des partenaires à cette démarche de transfert des connaissances?

Le transfert des connaissances peut être envisagé de manière différente selon l’origine de la demande de collaboration. Est-ce que ce sont des professionnels en santé publique qui sollicitent la participation de partenaires en provenance d’autres secteurs ou est-ce l’inverse? Certes, les partenaires provenant d’autres secteurs que la santé publique seront légitimés par leur organisation s’ils participent aux travaux d’un comité chapeauté par la santé publique. Mais cela ne veut pas pour autant dire qu’ils y voient immédiatement un intérêt et une responsabilité envers l’atteinte d’objectifs de santé publique (par exemple ceux du programme national de santé publique). Il faut donc que le plan de travail établi avec les organisations membres tienne compte de trois éléments clés : la souplesse, l’écoute des attentes des partenaires et l’acceptation de leurs limites.

  •  Souplesse : Chaque suggestion amenée par les organisations membres à l’étape de la production des connaissances est importante, aussi minime soit-elle. En guise d’illustration, on peut penser à l’ajout d’une courte phrase rappelant l’importance de prévoir des zones ombragées dans la cour d’école à l’intérieur d’un guide d’aménagement. Il ne faut surtout pas faire régner au sein d’un tel comité une logique de production où les échéanciers serrés et les produits livrables sont à l’ordre du jour. Une pratique collaborative fondée sur une approche non directive est prometteuse. Une atmosphère conviviale facilite les rapports entre les experts et les non-experts, et augmente l’assiduité aux rencontres.
  • Écoute des attentes : Bien que cette démarche soit extrêmement riche pour le secteur de la santé, l’est-elle autant pour les autres secteurs représentés dans un comité intersectoriel? Chaque personne qui choisit de s’impliquer dans un comité a ses intérêts propres ou poursuit ceux de son organisation. Il faut s’intéresser aux besoins de ces organisations, c’est pourquoi des évaluations périodiques sont nécessaires pour améliorer continuellement l’approche en termes de coordination.
  • Acceptation des limites : Être conscient que la problématique des cancers de la peau peut ne pas représenter le même niveau de priorité pour tous les acteurs impliqués dans la démarche. Cela peut s’expliquer par les ressources disponibles tant matérielles qu’humaines au niveau des organisations partenaires qui peuvent venir conditionner l’ampleur des propositions d’interventions suggérées. Toutes les organisations membres du comité ne sont pas égales dans ce qu’elles ont à offrir à cette démarche. Le rôle de soutien du comité de coordination prend alors tout son sens.

3. L’importance et la pertinence d’engager un dialogue

Lee et Garvin (2003) émettent le constat selon lequel le transfert des connaissances ne doit pas prendre la forme d’un monologue, des experts scientifiques vers les utilisateurs des connaissances, mais bien celle d’un dialogue. Ce contexte de transfert des connaissances est riche en expérience. Du moment où les organisations partenaires s’engagent dans la démarche, la parole leur revient et c’est là que l’on s’ouvre sur un monde de possibilités d’intervention, souvent méconnues au départ. En favorisant de plus en plus le dialogue, l’expertise scientifique est transférée de manière plus sporadique (ex. nouvelles données publiées, demandes par les membres de traiter d’une question en particulier) et l’expérience terrain prend de l’ampleur dans la discussion.

Illustrons ce dialogue entre l’expertise scientifique et l’expertise terrain par l’exemple suivant. L’un des objectifs du Comité intersectoriel était de développer un consensus autour de messages de prévention afin qu’ils soient uniformes entre les diverses organisations partenaires. Une discussion étalée sur plusieurs rencontres portant sur la compréhension et l’acceptabilité des messages s’est avérée très riche non seulement pour que les messages soient mieux compris et perçus par les clientèles cibles mais aussi, pour avoir du recul face aux messages traditionnels de santé publique. De plus, on a davantage adapté les messages en fonction des différents contextes, c’est-à-dire l’école, la plage, les piscines publiques, les camps de vacances, les services de garde, puisque nous avions alors une meilleure connaissance de ces réalités. Voici dans les tableaux suivants la résultante de la discussion sur l’acceptabilité des mesures de protection recommandées dans le cas des loisirs et des services de garde à l’enfance.

Acceptabilité des mesures de protection recommandées du point de vue des représentants des loisirs et des sports et du point de vue des services de garde à l’enfance

Secteur des loisirs et des sports

Mesures recommandées Barrières Succès
Rechercher l’ombre Impossible pendant l’activité, coûts Permet de se protéger de la chaleur lors des pauses, serait bienvenu pour les spectateurs
Utiliser crème solaire Nuit à l’évacuation de la chaleur, coule dans les yeux, mains glissantes, les saletés collent au corps  
Port de chapeau S’envole au vent Certaines disciplines l’obligent
Port de lunettes Impossible dans certains sports Protection non limitée aux UV (vent, poussières)
Port de vêtements protecteurs Peut nuire dans certains sports, manque de flexibilité, règles du jeu des disciplines  
Planifier si possible les activités extérieures avant 10 h et après 16 h Les terrains sportifs pour les jeunes sont disponibles entre 10 h et 16 h  

Services de garde à l’enfance

Mesures recommandées Barrières Succès
Rechercher l’ombre Coût, les arbres ne sont pas matures (l’effet n’est pas instantané), l’exposition se fait surtout dans les parcs publics Sensibilisation déjà existante dans l’organisation
Utiliser crème solaire Croyances des parents Fournie par le CPE si le protocole est obligatoire
Port de chapeau   Si les éducatrices et les parents donnent l’exemple
Port de lunettes Sécurité, les enfants sont trop petits, les enlèvent, les brisent, les perdent produits adaptés à la mode et à la sécurité
Port de vêtements protecteurs Vêtements non adaptés (rôle des parents) Si les parents sont d’accord
Mode et couleur
Planifier si possible les activités extérieures avant 10 h et après 16 h   Sieste et dîner (12 h – 14 h). Si CPE air conditionné, les éducatrices restent à l’intérieur

Dans le cas qui nous concerne, les partenaires sectoriels sont en bonne position pour savoir comment la prévention des cancers de la peau se vit sur le terrain et pour définir ce qui fait de l’ombre au développement, à l’implantation et au maintien d’activités de prévention (ex. mandats surchargés, politiques en place). Ces partenaires et les réseaux qu’ils ont développés pour rejoindre leurs clientèles cibles, connaissent également les canaux de diffusion de l’information préventive.

4. Comment parvenir à l’appropriation du dossier par les partenaires intersectoriels?

Dans le cadre de cette démarche de collaboration, la vision de départ était la suivante : faire en sorte que les préoccupations en termes de prévention des cancers de la peau deviennent suffisamment fortes chez les partenaires pour qu’ils amorcent d’eux-mêmes des actions dans leur milieu. La démarche consistait à ce qu’ils s’approprient la matière dans le but d’assurer la pérennité des actions. L’effacement graduel des représentants du secteur de la santé comme transmetteurs de connaissances au profit de l’initiative des membres a fort probablement encouragé cette appropriation. Les acteurs de santé publique sont alors passés d’un rôle d’instigateurs à celui de facilitateurs.

L’une des formules adoptées au cours de la deuxième moitié des travaux en comité a été d’amener les membres à partager leurs projets entre eux, au moyen de présentations PowerPoint. Des projets qui tenaient compte des contextes d’action dans lesquels les organisations partenaires évoluent au quotidien ont été élaborés en lien avec l’expertise théorique acquise au sein du comité. Voici, à titre d’exemple, le PowerPoint d’un projet développé par la Société de sauvetage sur les mythes du bronzage.

Présentation PowerPoint

Conclusion

Cette réflexion autour de la démarche de coordination d’un Comité intersectoriel vient réaffirmer l’importance de réfléchir en amont sur la façon d’aborder cette transmission des connaissances et sur les questionnements qu’il faut se poser en cours de démarche. La collaboration intersectorielle constitue un haut lieu de transfert de connaissances pour la santé publique vers des publics divers, mais contribue également à l’enrichissement des connaissances théoriques par les connaissances et les expériences des acteurs terrain. Il faut tout mettre en œuvre pour entretenir ce dialogue privilégié.

Références

  1. MSSS (2008). Programme national de santé publique 2003-2012, mis à jour en 2008, disponible à l’adresse :
  2. publications.msss.gouv.qc.ca/acrobat/f/documentation/2008/08-216-01.pdf, consulté le 17 décembre 2010.
  3. LEE RG et T Garvin (2003). Moving from information transfer to information exchange in health and health care. Social Science & Medicine; 56: 449-64.
  4. Lebeau A, Vermette G et C Viens (1997). Bilan de l’action intersectorielle et de ses pratiques en promotion de la santé et en prévention des toxicomanies au Québec, Direction générale de la planification et de l’évaluation (MSSS), Collection Études et analyses, 126 pages.

À partir des leçons tirées de l'expérience de transfert de connaissances, quels seraient les 3 conseils que vous donneriez à quelqu'un qui voudrait reproduire votre démarche?

  1. Au démarrage des travaux du Comité intersectoriel, il a fallu s’interroger sur ce que l’on souhaitait que les utilisateurs retirent de cette expérience. Des entrevues individuelles avec les organisations membres du comité ont permis de valider les motivations de ces derniers à adhérer aux travaux du comité. Des évaluations périodiques nous ont permis d’identifier les facteurs de participation continue de ces organisations dans la démarche (ex. préoccupations, adéquation avec leurs besoins).
  2. Pour assurer la pérennité d’une démarche intersectorielle, il faut faire preuve de souplesse et porter une attention particulière aux attentes des partenaires et à leurs limites (organisationnelles, humaines, etc.).
  3. Des gens convaincus de l’importance de leurs actions et bénéficiant d’une autonomie pour les mettre en place ont tendance à s’approprier les actions de prévention. L’identification de champions qui partagent leurs expériences est aussi un facteur de motivation pour l’appropriation du dossier par les autres organisations membres.

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